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Elle a écrasé le repas d’une détenue — mais elle ignorait que cette femme était au cœur d’une enquête secrète

Le réfectoire était silencieux.

Des dizaines de détenues mangeaient sans parler, assises devant des plateaux identiques sous la lumière froide des néons.

Au fond de la salle, Émilie déjeunait seule.

Depuis son arrivée trois semaines plus tôt, elle s’était fait remarquer précisément parce qu’elle ne cherchait jamais à l’être.

Elle parlait peu.

Ne provoquait personne.

Ne se plaignait jamais.

Même lorsqu’on lui adressait une remarque méprisante, elle baissait simplement les yeux et continuait son chemin.

Cette attitude irritait profondément la commandante Victoria.

Victoria avait l’habitude d’être crainte.

Elle aimait voir les détenues se raidir lorsqu’elle entrait dans une pièce.

Avec Émilie, cela ne fonctionnait pas.

Ce midi-là, elle s’approcha lentement de sa table.

— Alors, Émilie… toujours aussi silencieuse ?

Émilie leva brièvement les yeux.

— Je veux seulement terminer mon repas.

Victoria sourit froidement.

— Tu veux seulement manger ?

— Oui.

— C’est tout ?

Émilie reprit sa fourchette.

Ce geste suffit à provoquer Victoria.

Sans prévenir, elle leva sa lourde botte noire.

BAM.

Elle posa le pied directement dans le plateau.

La nourriture s’écrasa sous sa semelle.

Plusieurs détenues se retournèrent.

Émilie resta figée.

Ses yeux descendirent vers son repas.

Puis remontèrent vers Victoria.

— Retirez votre pied.

Victoria se pencha vers elle.

— Tu me donnes des ordres maintenant ?

— Non.

Émilie parlait toujours calmement.

— Je vous demande simplement de me traiter comme un être humain.

Le réfectoire devint silencieux.

Même les couverts cessèrent de bouger.

Victoria regarda autour d’elle.

Puis elle sourit.

— Ici, c’est moi qui décide comment on te traite.

Émilie leva légèrement les yeux vers le mur.

Une caméra de surveillance était dirigée vers leur table.

Une petite lumière rouge clignotait.

Puis elle regarda Victoria.

— Vous en êtes certaine ?

Le sourire de la commandante disparut.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Émilie ne répondit pas.

À cet instant, la grande porte s’ouvrit.

CLAC.

La directrice Moreau entra, accompagnée d’un responsable administratif.

Victoria retira immédiatement sa botte.

Trop tard.

Moreau s’approcha.

Son regard passa du plateau détruit à Émilie.

Puis à Victoria.

— Commandante.

— Madame la Directrice…

— Je crois que nous devons avoir une conversation.

Victoria se redressa.

— Elle m’a provoquée.

Moreau la fixa.

— Non.

— Vous n’avez pas vu ce qui s’est passé avant.

— J’ai tout vu.

Victoria se figea.

La directrice désigna la caméra.

— Et tout a été enregistré.

Pour la première fois, l’assurance de Victoria disparut.

— Cette caméra fonctionnait ?

— Oui.

Moreau ouvrit le dossier qu’elle tenait.

— Et ce n’est pas votre seul problème.

Émilie releva la tête.

Victoria fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

La directrice sortit un document.

— Émilie n’est pas ici pour la raison que vous croyez.

Victoria regarda la jeune femme.

— Elle a été condamnée.

Moreau répondit :

— Non.

Un murmure parcourut la salle.

Émilie resta silencieuse.

Victoria devint blanche.

— Alors pourquoi porte-t-elle l’uniforme des détenues ?

Moreau referma lentement le dossier.

— Parce qu’elle devait être traitée exactement comme elles.

Victoria recula.

— Je ne comprends pas.

Émilie posa sa fourchette.

Puis elle se leva.

— Je ne suis pas arrivée ici il y a trois semaines pour purger une peine.

Victoria la regarda.

— Qui êtes-vous ?

Émilie hésita.

Puis répondit :

— Avocate.

Le silence devint total.

— Je travaille avec une commission indépendante chargée d’enquêter sur plusieurs plaintes contre cet établissement.

Le visage de Victoria se décomposa.

— Vous m’avez piégée.

Émilie secoua la tête.

— Non.

Elle désigna son plateau.

— Je me suis assise pour déjeuner.

Moreau ajouta :

— Personne ne vous a demandé de mettre votre botte dans son repas.

Victoria serra les mâchoires.

— Une simple erreur de jugement ne prouve rien.

— Vous avez raison, répondit Émilie.

La commandante sembla reprendre confiance.

Puis Émilie continua :

— C’est pour cela que je suis restée trois semaines.

Victoria ne bougea plus.

Moreau posa plusieurs documents sur la table.

— Dix-sept plaintes.

— Quoi ?

— Dix-sept femmes ont décrit des comportements similaires.

La directrice commença à lire.

— Privation de nourriture.

— Humiliations publiques.

— Menaces.

— Isolements injustifiés.

Victoria secoua la tête.

— Elles mentent.

Émilie la regarda.

— C’est exactement ce qui était écrit dans les rapports officiels.

— Parce que c’est vrai.

— Peut-être.

Émilie sortit quelque chose de la poche de son sweat.

Une petite photographie.

Elle la posa sur la table.

Victoria regarda l’image.

Son visage changea immédiatement.

Émilie le vit.

— Vous la reconnaissez.

— Non.

— Regardez mieux.

Victoria détourna les yeux.

— Je ne sais pas qui c’est.

Émilie reprit la photo.

— Elle s’appelait Anaïs Delcourt.

Cette fois, Victoria devint livide.

Moreau le remarqua.

— Commandante ?

Victoria ne répondit pas.

Émilie poursuivit :

— Anaïs était détenue ici il y a dix-huit mois.

— Beaucoup de femmes passent par cet établissement.

— Elle a déposé quatre plaintes contre vous.

— Elles ont toutes été classées.

— Oui.

Émilie s’approcha légèrement.

— Trois semaines après sa libération, elle est morte.

Victoria fronça les sourcils.

— Quel rapport avec moi ?

La voix d’Émilie trembla pour la première fois.

— Anaïs était ma sœur.

Un silence lourd tomba.

Victoria baissa les yeux.

Émilie continua :

— Elle m’appelait chaque semaine.

— Elle me disait qu’elle avait peur.

— Elle affirmait que certains membres du personnel forçaient les détenues à retirer leurs plaintes.

Victoria serra les mâchoires.

— Votre sœur avait des problèmes.

— Oui.

Émilie hocha la tête.

— Mais mentir n’en faisait pas partie.

Moreau ouvrit un autre dossier.

— Nous avons retrouvé son journal.

Victoria releva brusquement la tête.

Trop brusquement.

Émilie la fixa.

— Vous saviez qu’il existait.

— Non.

— Alors pourquoi cette réaction ?

Victoria ne répondit pas.

Moreau sortit un petit carnet noir.

— Anaïs écrivait tout.

Émilie l’ouvrit.

— Le 6 février : “Victoria m’a encore menacée.”

Elle tourna une page.

— Le 11 février : “On m’a privée de repas parce que j’ai refusé de signer.”

Une autre page.

— Le 17 février : “Ils m’ont envoyée en isolement. Victoria dit que personne ne me croira.”

La commandante devint très pâle.

— N’importe qui pourrait avoir écrit ça.

— C’est vrai.

Émilie referma le carnet.

— C’est pour ça que le journal ne suffisait pas.

Victoria souffla légèrement.

Puis Moreau ajouta :

— Mais les vidéos, si.

Victoria cessa de respirer.

— Quelles vidéos ?

La directrice observa sa réaction.

— Les archives de l’unité d’isolement.

— Elles ont été effacées.

La phrase lui échappa.

Tout le monde se tut.

Moreau demanda calmement :

— Comment savez-vous qu’elles ont été effacées ?

Victoria comprit son erreur.

— Parce que… parce que c’est ce qu’on m’avait dit.

Émilie la regarda longuement.

— Elles avaient bien été supprimées.

Victoria sembla se détendre.

— Mais nous avons restauré une partie des fichiers.

Son visage se décomposa.

Moreau continua :

— On voit Anaïs entrer dans l’unité à 22 h 13.

Émilie serra la photographie.

— À 22 h 19, trois membres du personnel entrent à leur tour.

Victoria regarda la porte.

Moreau le remarqua.

— Vous voulez partir ?

— Non.

— Alors regardez-moi.

Victoria obéit.

— À 23 h 02, seulement deux personnes ressortent.

Émilie fronça les sourcils.

— Qui ?

Moreau sortit trois photographies.

Elle posa la première.

Une surveillante.

La deuxième.

Un infirmier.

Puis la troisième.

Victoria.

Le réfectoire sembla se vider de tout bruit.

Émilie la regarda.

— Vous étiez là.

Victoria secoua la tête.

— Oui, mais—

— Pourquoi ?

— Anaïs avait fait une crise.

— Quelle crise ?

— Elle était agressive.

Moreau intervint.

— Aucun rapport médical ne mentionne cela.

— Les documents ont peut-être été mal remplis.

— Ou falsifiés.

Victoria recula.

— Vous m’accusez de quoi ?

Moreau répondit :

— Pour l’instant, d’avoir menti.

Deux agents apparurent à la porte.

Victoria les regarda.

— Vous ne pouvez pas m’arrêter sur cette base.

— Nous ne vous arrêtons pas.

Moreau referma son dossier.

— Vous êtes suspendue immédiatement.

Victoria serra les poings.

— Tout ça à cause d’elle ?

Elle désigna Émilie.

Moreau secoua la tête.

— Non.

— À cause de vos propres actes.

Victoria regarda Émilie avec haine.

— Ta sœur n’était pas innocente.

Émilie se figea.

— Qu’est-ce que vous venez de dire ?

Victoria ne répondit pas.

— Répétez.

Moreau s’approcha.

— Commandante, faites attention.

Mais Émilie insistait.

— Qu’est-ce qu’Anaïs avait fait ?

Victoria eut un rire amer.

— Elle avait découvert quelque chose qu’elle n’aurait jamais dû voir.

La directrice fronça les sourcils.

— Quoi ?

Victoria réalisa de nouveau qu’elle venait d’en dire trop.

Émilie s’approcha.

— Qu’avait-elle découvert ?

Silence.

— Dites-le-moi.

Victoria détourna le regard.

Puis une voix s’éleva au fond du réfectoire.

— Moi, je sais.

Tout le monde se retourna.

Une détenue âgée d’une quarantaine d’années venait de se lever.

— Nadia, asseyez-vous, ordonna Moreau.

— Non.

Elle regarda Émilie.

— Votre sœur m’avait tout raconté.

Émilie se dirigea vers elle.

— Quoi ?

Victoria pâlit.

— Nadia, tais-toi.

La détenue continua.

— Anaïs avait trouvé un dossier dans l’infirmerie.

— Quel dossier ?

— Un dossier qui ne concernait aucune détenue.

Émilie sentit son cœur accélérer.

— Alors qui ?

Nadia la regarda.

— Vous.

Émilie resta figée.

— Moi ?

Moreau fronça les sourcils.

— Pourquoi cet établissement aurait-il un dossier sur Émilie ?

Nadia regarda Victoria.

— Parce que quelqu’un surveillait sa famille depuis des années.

Victoria cria :

— Ça suffit !

Les agents la retinrent.

Émilie se tourna vers elle.

Pour la première fois, Victoria semblait réellement terrifiée.

— Pourquoi y avait-il un dossier sur moi ?

— Je ne sais rien.

— Vous mentez.

— Non.

Nadia secoua la tête.

— Elle sait.

Victoria ferma les yeux.

Émilie s’approcha.

— Qui avait demandé qu’on me surveille ?

Nadia ouvrit la bouche.

— C’était—

Soudain, toutes les lumières s’éteignirent.

Le réfectoire plongea dans l’obscurité.

Des cris éclatèrent.

Quelque chose tomba au sol.

Émilie entendit Moreau crier :

— Personne ne bouge !

Quelques secondes plus tard, les lumières de secours s’allumèrent.

Émilie regarda immédiatement vers Nadia.

La chaise était vide.

— Où est-elle ?

Personne ne répondit.

Puis son téléphone vibra.

Elle le sortit.

Un message provenant d’un numéro inconnu.

Arrête de chercher pourquoi Anaïs est morte.

Émilie pâlit.

Un second message arriva.

Ta sœur a découvert la vérité sur votre mère.

Puis un troisième.

Si tu continues, tu découvriras pourquoi toi aussi tu aurais dû être enfermée ici il y a quinze ans.

Émilie releva lentement les yeux vers Victoria.

La commandante ne la regardait plus.

Mais Émilie venait de comprendre quelque chose.

Elle était entrée dans cette prison pour découvrir ce qui était arrivé à sa sœur.

Elle venait peut-être de découvrir que toute l’affaire avait commencé bien avant qu’Anaïs franchisse ces murs.

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