La soirée devait être l’un des événements les plus prestigieux de l’année.
Dans un hôtel particulier situé à quelques pas de la place Vendôme, les lustres de cristal éclairaient des robes de haute couture, des smokings parfaitement taillés et des bijoux dont certains valaient le prix d’un appartement parisien.
Des chefs d’entreprise, des collectionneurs, des héritiers et plusieurs grandes familles de la capitale étaient réunis pour un gala caritatif.
Camille se tenait près d’une grande baie vitrée.
Robe vert émeraude.
Cheveux attachés en un chignon sobre.
Aucun bijou spectaculaire.
Aucune envie d’attirer l’attention.
Elle observait.
C’était précisément pour cela qu’elle était venue.
Hélène de Montfort, elle, n’avait cessé de la surveiller depuis près d’une demi-heure.
Enfin, elle s’approcha.
— Vous êtes encore là ?
Camille tourna calmement la tête.
— Pardon ?
Hélène la regarda de haut en bas.
— Je vous ai vue parler avec Monsieur Delacroix.
— C’est exact.
— Et vous pensez que cela vous donne le droit de vous mêler à nos invités ?
Camille fronça légèrement les sourcils.
— Vos invités ?
Hélène eut un sourire froid.
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
Autour d’elles, plusieurs personnes commencèrent à prêter attention à la conversation.
Camille remarqua les regards.
Mais elle resta calme.
— Je ne crois pas.
Hélène s’approcha encore.
— Alors je vais être plus claire.
Elle désigna discrètement la robe de Camille.
— Les jeunes femmes qui cherchent à se faire remarquer par des hommes influents ne manquent pas à Paris.
Camille resta immobile.
— Je vous conseille de mesurer vos paroles.
Hélène éclata d’un petit rire.
— Vous me conseillez ?
— Oui.
Le sourire disparut du visage d’Hélène.
— Une fille comme vous n’a rien à faire ici.
Camille répondit :
— Vous ne savez rien de moi.
— Et je n’ai pas besoin d’en savoir davantage.
Puis, sans prévenir—
CLAC !
La gifle résonna dans tout le salon.
La musique s’arrêta presque instantanément.
La tête de Camille tourna légèrement.
Une rougeur apparut sur sa joue.
Plus personne ne parlait.
Hélène resta devant elle, le menton relevé.
— Maintenant, sortez.
Camille tourna lentement le visage vers elle.
Pas une larme.
Pas un cri.
Pas un geste brusque.
Seulement un regard devenu extrêmement froid.
— Vous êtes certaine de vouloir faire ça devant tout le monde ?
Hélène ricana.
— Vous pensez vraiment pouvoir me menacer ?
Camille sortit son téléphone.
Elle composa un numéro.
Hélène croisa les bras.
— C’est ça. Appelez quelqu’un.
La réponse fut immédiate.
— Oui, madame ?
Camille ne quitta pas Hélène des yeux.
— Faites-le.
Une courte pause.
— Maintenant.
Elle raccrocha.
Hélène eut un sourire méprisant.
— Vous venez d’appeler quelqu’un pour vous défendre ?
Camille rangea son téléphone.

— Non.
— Alors quoi ?
— Pour mettre fin à cette mascarade.
Un murmure parcourut les invités.
Au fond du salon, Monsieur Delacroix venait de recevoir un message.
Son expression changea.
Il posa immédiatement son verre.
Puis traversa la salle.
Les conversations s’arrêtèrent sur son passage.
Hélène l’aperçut.
Son assurance vacilla pendant une fraction de seconde.
Elle se força à sourire.
— Monsieur Delacroix ! Quelle agréable surprise…
Il ne lui répondit pas.
Il regarda directement Camille.
Puis la rougeur sur sa joue.
Son visage se durcit.
— Camille…
Il s’approcha.
— Est-ce bien ce qui vient de se passer ?
Elle hocha lentement la tête.
— Vous avez tout compris.
Delacroix se tourna vers Hélène.
— Madame de Montfort… vous avez giflé cette jeune femme ?
Hélène reprit son ton hautain.
— Elle a oublié sa place.
Delacroix resta figé.
— Vous ne savez donc vraiment pas à qui vous venez de parler ?
Hélène fronça les sourcils.
— Et qui serait-elle ?
Camille fit un pas.
— Vous m’avez humiliée parce que vous pensiez que je n’avais aucun pouvoir.
— Je n’ai pas à recevoir de leçons de vous.
— Pourtant, vous auriez dû apprendre à respecter les gens avant ce soir.
Hélène regarda Delacroix.
— Vous allez vraiment la laisser me parler ainsi ?
Il ne répondit pas.
Camille poursuivit :
— Vous avez raison sur un point, Madame de Montfort.
Hélène releva le menton.
— Lequel ?
— Quelqu’un n’a effectivement plus sa place à cette soirée.
Le visage d’Hélène se crispa.
Camille tourna légèrement la tête vers Delacroix.
— Annoncez-lui la décision.
Il prit une profonde inspiration.
— Madame de Montfort…
Un silence.
— À compter de ce soir, votre famille vient de perdre son siège au conseil de la Fondation Beaumont.
Hélène devint blanche.
— Quoi ?
Plusieurs invités échangèrent des regards stupéfaits.
— C’est impossible.
Delacroix continua :
— Vos droits de vote sont suspendus.
— Vous n’avez aucune autorité pour faire ça !
— Moi, non.
Il regarda Camille.
— Elle, oui.
Hélène se tourna lentement vers la jeune femme.
— Qui êtes-vous ?
Camille répondit :
— Camille Beaumont.
Cette fois, le silence devint total.
Même Hélène ne trouva immédiatement rien à dire.
Le nom Beaumont était connu.
Très connu.
La fondation qui organisait le gala appartenait à cette famille depuis plusieurs générations.
Mais personne n’avait vu Camille en public depuis des années.
Hélène secoua la tête.
— Non.
Camille resta calme.
— Si.
— La fille Beaumont vit à l’étranger.
— J’y vivais.
— Et elle n’assiste jamais aux événements publics.
— Jusqu’à ce soir.
Hélène regarda Delacroix.
— Vous saviez ?
— Bien sûr.
— Alors pourquoi personne ne me l’a dit ?
Camille répondit à sa place :
— Parce que je l’ai demandé.
— Pourquoi ?
— Parce que je voulais observer certaines choses.
Hélène fronça les sourcils.
Camille continua :
— Depuis six mois, plusieurs employés et bénéficiaires de la fondation ont déposé des témoignages.
— Quels témoignages ?
— Pressions.
— Humiliations.
— Menaces.
— Favoritisme.
— Et utilisation abusive de fonds caritatifs.
Le visage d’Hélène changea.
— Vous m’accusez ?
Camille répondit :
— Pas encore.
— Alors pourquoi suspendre ma famille ?
— Parce que les transferts concernés ont été validés par votre bureau.
Hélène pâlit.
Delacroix sortit un dossier.
— Trois millions d’euros ont été transférés vers plusieurs sociétés de conseil.
— C’est légal.
— L’une d’elles appartient à votre fils.
Hélène serra son sac.
— Il a fourni des prestations.
Camille demanda :
— Lesquelles ?
— Du conseil stratégique.
— Où sont les rapports ?
Hélène ne répondit pas.
— Les contrats ?
Toujours rien.
— Les livrables ?
Silence.
Camille la fixa.
— Voilà pourquoi je suis venue discrètement.
Hélène secoua la tête.
— Vous avez organisé tout ça pour me piéger.
— Non.
Camille porta une main à sa joue rougie.
— Je n’avais certainement pas prévu ceci.
Hélène regarda autour d’elle.
Tous les regards étaient maintenant braqués sur elle.
Elle reprit :
— Vous ne pouvez pas condamner une famille entière pour quelques documents incomplets.
Camille répondit :
— Ce n’est pas seulement une question d’argent.
Hélène se figea.
— Quoi d’autre ?
Camille regarda Delacroix.
Il ouvrit une seconde pochette.
— Nous avons retrouvé des courriers internes.
Le visage d’Hélène devint encore plus pâle.
— Quels courriers ?
Delacroix en sortit une copie.
— Des instructions datant d’il y a dix-sept ans.
Camille resta silencieuse.
Cette partie, elle-même ne la connaissait pas entièrement.
Delacroix continua :
— À l’époque, une jeune femme travaillait pour la fondation.
— Quel rapport ?
— Elle avait découvert des irrégularités.
Hélène détourna légèrement le regard.
Camille le remarqua.
— Vous la connaissiez.
— Non.
Delacroix prononça un nom :
— Marianne Beaumont.
Camille se figea.
— Ma mère ?
Cette fois, Hélène recula d’un pas.
Camille regarda Delacroix.
— Pourquoi le nom de ma mère est dans ce dossier ?
Il hésita.
— Parce qu’elle n’a pas quitté Paris volontairement.
Camille sentit son cœur s’accélérer.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Hélène intervint brutalement :
— Cela n’a rien à voir avec ce soir.
Camille tourna lentement la tête.
— Alors vous savez.
— Non.
— Vous venez encore de réagir trop vite.
Hélène serra les mâchoires.
Delacroix poursuivit :
— Marianne avait préparé un rapport.
— Sur quoi ?
— Sur les mêmes circuits financiers que nous venons de retrouver aujourd’hui.
Camille pâlit.
— Dix-sept ans plus tôt ?
— Oui.
— Et ensuite ?
Delacroix regarda Hélène.
— Le rapport a disparu.
Camille demanda :
— Et ma mère aussi.
— Oui.
Un silence glacial tomba.
Camille sentit sa respiration se couper.
Toute son enfance, on lui avait raconté que sa mère avait quitté la France après une dépression.
Puis qu’elle était morte quelques années plus tard à l’étranger.
Elle n’avait jamais vu de corps.
Jamais assisté aux funérailles.
Son père avait toujours refusé de parler de cette période.
Camille regarda Hélène.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
— Rien !
— Vous connaissiez le rapport ?
— Non.
— Vous connaissiez ma mère ?
Hélène resta silencieuse.
— Répondez-moi.
Elle finit par dire :
— Oui.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Comment ?
— Nous étions amies.
Cette réponse surprit tout le monde.
Même Delacroix.
Camille murmura :
— Amies ?
Hélène hocha lentement la tête.
— Avant que tout change.
— Qu’est-ce qui a changé ?
Hélène regarda autour d’elle.
— Pas ici.
— Si.
— Camille—
— Vous m’avez giflée devant tout le monde.
Sa voix resta calme.
— Vous pouvez donc parler devant tout le monde.
Hélène serra son sac.
Puis murmura :
— Marianne avait découvert que la fondation était utilisée pour déplacer de l’argent.
— Par qui ?
— Je ne peux pas le dire.
— Pourquoi ?
Hélène regarda Delacroix.
Camille suivit son regard.
Delacroix fronça les sourcils.
— Pourquoi me regardez-vous ?
Hélène ne répondit pas.
Camille sentit une nouvelle inquiétude monter.
— Monsieur Delacroix…
Il se tourna vers elle.
— Oui ?
— Depuis combien de temps connaissez-vous ma famille ?
— Plus de trente ans.
— Et ma mère ?
— Depuis longtemps.
Hélène eut un rire amer.
— Voilà.
Camille fronça les sourcils.
— Voilà quoi ?
Hélène murmura :
— Vous croyez que je suis le problème.
— Vous avez détourné de l’argent.
— Peut-être.
— “Peut-être” ?
— Mais je ne suis pas celle qui a fait disparaître votre mère.
Camille resta figée.
Delacroix devint blanc.
— Hélène…
Elle se tourna vers lui.
— Vous vouliez tout garder sous contrôle, non ?
Camille regarda Delacroix.
— Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
— Rien.
Hélène éclata presque de rire.
— Il vous ment encore.
Camille sentit son cœur battre violemment.
— À propos de quoi ?
Hélène ouvrit son sac.
Delacroix fit immédiatement un pas.
— Ne faites pas ça.
Camille le vit.
— Pourquoi ?
Il ne répondit pas.
Hélène sortit une vieille photographie.
Elle la tendit à Camille.
Camille la prit.
Sur l’image, sa mère, Marianne.
Plus jeune.
Souriante.
À côté d’elle se trouvait Hélène.
Et derrière elles…
Delacroix.
Camille leva les yeux.
— Vous étiez tous les trois proches.
Hélène répondit :
— Très proches.
Delacroix resta immobile.
Camille retourna la photo.
Une date.
Vingt-six ans plus tôt.
Et une phrase manuscrite :
À notre nouvelle vie.
Camille murmura :
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Hélène regarda Delacroix.
— Demandez-lui.
Camille se tourna vers lui.
— Monsieur Delacroix ?
Il ne répondit pas.
— Dites-moi.
Hélène ajouta :
— Votre mère n’a jamais quitté Paris.
Camille pâlit.
— Quoi ?
— Elle a vécu ici pendant des années.
— Où ?
Hélène regarda autour d’elle.
Puis leva les yeux vers l’étage de l’hôtel particulier.
— Dans cette maison.
Camille resta pétrifiée.
— Impossible.
— C’est pourtant vrai.
Delacroix murmura :
— Hélène, ça suffit.
Camille se tourna brutalement.
— Pourquoi voulez-vous qu’elle se taise ?
Il ferma les yeux.
— Parce que ce qu’elle raconte est incomplet.
— Alors complétez.
Silence.
Puis Hélène dit :
— Vous voulez la vérité ?
Camille la fixa.
— Oui.
— Votre mère avait peur de quelqu’un.
— De qui ?
Hélène regarda Delacroix.
Mais avant qu’elle puisse parler, le téléphone de Camille vibra.
Un message.
Numéro inconnu.
Elle l’ouvrit.
Une seule phrase :
Ne crois ni Hélène ni Delacroix. Monte au deuxième étage. Chambre 17.
Camille pâlit.
Un deuxième message arriva.
Ta mère t’attend depuis vingt-six ans.
Ses doigts commencèrent à trembler.
Hélène remarqua son visage.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Camille ne répondit pas.
Elle regarda l’escalier monumental.
Puis Delacroix.
Son visage s’était décomposé.
Il avait compris.
— Camille…
Elle recula.
— Vous savez ce qu’il y a dans la chambre 17.
— Écoutez-moi.
— Qui est là-haut ?
— Camille, ce n’est pas comme vous le pensez.
— QUI EST LÀ-HAUT ?
À cet instant, une porte s’ouvrit au deuxième étage.
Tous les invités levèrent les yeux.
Une femme apparut sur le balcon intérieur.
Cheveux gris.
Silhouette fragile.
Elle s’appuyait sur la rambarde.
Camille cessa de respirer.
La femme la regarda.
Puis murmura d’une voix tremblante :
— Ma fille…
Le téléphone tomba presque des mains de Camille.

— Maman ?
Hélène ferma les yeux.
Delacroix recula.
Et la femme ajouta :
— Camille… ne fais confiance à personne ici.
Un silence absolu envahit le salon.
Puis son regard se posa sur Delacroix.
— Surtout pas à l’homme que tu as toujours cru être ton protecteur.
Camille tourna lentement la tête vers lui.
Et pour la première fois de la soirée, Monsieur Delacroix semblait véritablement terrifié.
