Le vent traversait lentement les grands arbres du cimetière.
Autour du cercueil blanc, une vingtaine de personnes vêtues de noir gardaient le silence.
Élise fixait le sol.
À trente-deux ans, elle n’était pas prête à enterrer son père.
Pas comme ça.
Pas après une mort aussi soudaine.
À quelques mètres d’elle, son frère Thomas gardait le visage fermé. Il répondait à peine aux invités et semblait surtout vouloir que la cérémonie se termine rapidement.
Leur mère, Madeleine, restait immobile derrière eux.
Le prêtre venait de commencer une prière lorsqu’un bruit de sabots interrompit la cérémonie.
CLAC. CLAC. CLAC.
Plusieurs invités se retournèrent.
Puis un hennissement violent déchira le silence.
HIIIIII !
Un grand cheval noir venait de surgir entre les tombes.
Élise releva brusquement la tête.
— Tonnerre ?
Elle le reconnut immédiatement.
Le cheval de son père.
Celui qu’il avait élevé lui-même.
Celui que personne d’autre ne pouvait approcher lorsqu’il était nerveux.
Tonnerre fonça vers le cercueil.
Thomas pâlit.
— Éloignez-vous !
Le cheval se cabra violemment devant le cercueil.
Les invités reculèrent.
— Tonnerre ! cria Élise.
Mais l’animal ne semblait pas l’entendre.
Il tournait autour du cercueil, frappait le sol, soufflait bruyamment par les naseaux.

Puis il se cabra encore.
Ses sabots retombèrent brutalement sur le couvercle.
BOUM !
Madeleine porta une main à sa bouche.
— Il n’a jamais fait ça…
Élise regarda sa mère.
— Qu’est-ce qui lui arrive ?
Madeleine secoua lentement la tête.
— Ton père était le seul qui pouvait le calmer.
Thomas s’approcha.
— Quelqu’un doit sortir ce cheval d’ici.
Mais Élise ne bougeait plus.
Elle observait Tonnerre.
Quelque chose n’allait pas.
L’animal ne cherchait pas à fuir.
Il revenait toujours au même endroit.
Le cercueil.
Il le regardait.
Le frappait.
Puis regardait Élise.
Comme s’il essayait de lui montrer quelque chose.
— Thomas…
— Quoi ?
— Attends.
Elle fixa le cheval.
— Il ne veut pas partir.
Thomas serra la mâchoire.
— Élise, ce n’est qu’un animal paniqué.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Il veut qu’on regarde à l’intérieur.
Le visage de Thomas changea.
À peine une seconde.
Mais Élise le vit.
— Pourquoi tu pâlis ?
— Je ne pâlis pas.
— Thomas…
Avant qu’il puisse répondre, Tonnerre chargea de nouveau.
Il se cabra une dernière fois.
Ses sabots frappèrent le couvercle.
CRAAAAAC !
Le bois se fendit.
Un cri parcourut l’assistance.
La fissure s’élargit.
Le couvercle se brisa en deux.
Thomas attrapa Élise par le bras.
— Ne regarde pas.
Elle se retourna vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n’as pas besoin de voir ça.
Cette phrase confirma tout.
Élise se dégagea.
Elle s’approcha du cercueil.
Madeleine murmura :
— Élise…
Mais elle continua.
Elle regarda à travers l’ouverture.
Puis son visage se vida de toute couleur.
— Non…
Thomas ferma les yeux.
Madeleine avança.
— Qu’est-ce que tu as vu ?
Élise ne répondit pas.
Elle regardait le corps à l’intérieur.
Le costume était celui de son père.
La montre aussi.
Même l’alliance.
Mais le visage…
Ce n’était pas lui.
Élise recula.
— Maman…
Madeleine se pencha à son tour.
Puis elle poussa un cri étouffé.
— Ce n’est pas Paul.
Le silence devint glacial.
Tous les regards se tournèrent vers Thomas.
Il était devenu livide.
Élise le fixa.
— Tu savais.
— Non.
— Tu savais !
— Élise, écoute-moi.
— Qui est dans ce cercueil ?
Thomas ne répondit pas.
Élise s’approcha.
— Qui ?
Il baissa les yeux.
— Un homme qu’on devait faire passer pour papa.
Madeleine sembla perdre l’équilibre.
— Mon Dieu…
Élise resta figée.
— Pourquoi ?
Thomas regarda autour de lui.
— Parce que papa n’est pas mort.
Cette phrase tomba plus lourdement que le cercueil brisé.
Élise sentit son cœur accélérer.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Thomas releva les yeux.
— Papa est vivant.
Madeleine secoua la tête.
— Non.
— Si.
— Tu mens.
— Non.
Élise fixa son frère.
— Où est-il ?
Thomas hésita.
— Je ne sais pas exactement.
Elle éclata d’un rire nerveux.
— Tu viens de dire qu’il est vivant, mais tu ne sais pas où il est ?
— C’est compliqué.
— Arrêtez tous avec cette phrase !
Sa voix résonna dans le cimetière.
Tonnerre hennit derrière eux.
Thomas passa une main sur son visage.
— Papa a découvert quelque chose.
— Quoi ?
— Des comptes cachés.
Madeleine fronça les sourcils.
— Quels comptes ?
Thomas la regarda.
— Ceux de l’entreprise.
Élise secoua la tête.
— Papa n’avait plus rien à voir avec l’entreprise depuis des années.
— C’est ce qu’il nous disait.
Thomas poursuivit :
— Il enquêtait en secret.
— Sur qui ?
Il ne répondit pas.
Élise comprit.
— Sur quelqu’un de la famille.
Thomas détourna les yeux.
Madeleine murmura :
— Ton oncle Gabriel.
Élise se retourna.
— Maman ?
Madeleine était devenue très pâle.
— Ton père se méfiait de lui depuis longtemps.
Thomas releva brusquement la tête.
— Tu savais ?
— Seulement qu’ils se disputaient.
Élise regarda l’un puis l’autre.
— Et ça explique pourquoi papa a simulé sa mort ?
Thomas hocha la tête.
— Quelqu’un avait essayé de le tuer.
Le souffle d’Élise se coupa.
— Qui ?
— Il ne me l’a jamais dit.
— Mais toi, tu l’as aidé.
Thomas resta silencieux.
— Tu as organisé tout ça.
— Oui.
Madeleine recula.
— Le cercueil ?
— Oui.
— Les funérailles ?
— Oui.
Élise sentit les larmes revenir.
— Tu nous as laissées pleurer notre père.
Thomas serra les mâchoires.
— Il me l’a demandé.
— Et tu as accepté ?
— Parce qu’il pensait que c’était la seule manière de vous protéger.
Élise le gifla.
Le bruit sec fit tourner plusieurs têtes.
Thomas ne réagit pas.
— Tu n’avais pas le droit.
— Je sais.
Tonnerre hennit à nouveau.
Puis il se mit à tirer nerveusement sur sa longe.
Élise se retourna.
Quelque chose pendait sous sa selle.
Une petite sacoche en cuir.
— Depuis quand il a ça ?
Thomas fronça les sourcils.
— Je ne sais pas.
Élise s’approcha de Tonnerre.
Cette fois, le cheval se calma immédiatement.
Comme s’il attendait elle.
Elle ouvrit la sacoche.
À l’intérieur se trouvait une enveloppe.
Son prénom était écrit dessus.
ÉLISE.
Ses doigts tremblèrent.
Elle l’ouvrit.
Une lettre.
L’écriture de son père.
Elle commença à lire.
Ma fille,
si Tonnerre vient à toi, c’est que quelque chose a mal tourné.
Élise sentit son estomac se nouer.
Elle poursuivit.
Si l’on t’a dit que je suis mort, ne crois personne avant d’avoir vu mon corps.
Elle leva lentement les yeux vers le cercueil.
Thomas baissa la tête.
Puis elle continua.
Je n’ai pas quitté la famille pour fuir. Je suis parti parce que quelqu’un parmi nous voulait me faire disparaître.
Madeleine murmura :
— Paul…
Élise descendit jusqu’à la dernière ligne.
Puis son visage changea.
— Quoi ? demanda Thomas.
Elle ne répondit pas.
— Élise ?
Elle relut.
Ne fais surtout pas confiance à Thomas.
Le silence devint brutal.
Élise leva lentement les yeux vers son frère.
Thomas avait vu son expression.
— Qu’est-ce qu’il a écrit ?
Elle recula.
— Pourquoi papa m’a-t-il dit de ne pas te faire confiance ?
Thomas pâlit.
— Donne-moi cette lettre.
— Non.
Il avança.
— Élise.
— Recule.
Tonnerre se plaça immédiatement entre eux.
Le cheval poussa un hennissement puissant.
Thomas s’arrêta.
Madeleine regarda son fils.
— Qu’est-ce que tu nous caches ?
Thomas ne répondit pas.
Puis un téléphone sonna.
Le sien.
Il regarda l’écran.
Son visage se décomposa.
Élise le remarqua.
— Qui appelle ?
Thomas ne répondit pas.
Le téléphone continua de vibrer.
Alors Élise vit le nom affiché.
PAPA.
Elle resta figée.
— Thomas…
Madeleine porta une main à sa bouche.
Thomas décrocha lentement.
— Papa ?
Une voix masculine parla.
Même Élise la reconnut immédiatement.
Celle de son père.
— Thomas, écoute-moi.
Thomas regarda Élise.
— Elle sait.
Silence.
Puis la voix répondit :
— Alors cours.
Thomas fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Ce n’est pas moi qu’elle doit craindre.
Élise entendit.
— Mets le haut-parleur.
Thomas hésita.
— Mets-le !
Il obéit.
La voix de leur père résonna dans le cimetière.
— Élise ?
Elle se mit à pleurer.
— Papa ?
— Je suis désolé.
— Où es-tu ?
— Je n’ai pas le temps.
— Papa—
— Écoute-moi très attentivement.
Un bruit de moteur retentit au loin.
Paul poursuivit :
— Le cercueil devait rester fermé.
Élise fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que l’homme à l’intérieur n’est pas un inconnu.
Elle regarda de nouveau le corps.
— Qui est-ce ?
Silence.
Puis son père répondit :
— L’homme dans ce cercueil est celui qui a essayé de me tuer.
Thomas pâlit encore davantage.
Madeleine se pencha.
Elle regarda mieux le visage du mort.
Puis elle recula brusquement.
— Non…
Élise se tourna vers elle.
— Tu le connais ?
Madeleine tremblait.
— Oui.
— Qui est-ce ?
Elle regarda Thomas.
Puis Élise.
— C’est Gabriel.
Le frère de Paul.
Leur oncle.
Élise sentit son souffle se couper.
Thomas murmura :
— C’est impossible.
Mais la voix de Paul répondit dans le téléphone :
— Non.
Un silence.
— Gabriel m’a retrouvé il y a trois jours.
Élise ferma les yeux.
— Et maintenant il est mort ?
— Oui.
— Qui l’a tué ?
Cette fois, Paul resta silencieux.
Puis il dit :
— C’est justement le problème.
Un bruit de pneus résonna derrière les grilles du cimetière.
Tout le monde se retourna.
Une voiture noire venait de s’arrêter.
La portière s’ouvrit.
Un homme en descendit.
Grand.
Cheveux gris.
Visage marqué.
Madeleine laissa échapper un sanglot.
Élise cessa de respirer.
— Papa…
Paul était là.
Vivant.
Il s’approcha lentement.
Tonnerre hennit et partit immédiatement vers lui.
Le cheval posa sa tête contre son épaule.
Élise éclata en sanglots.
Mais Paul ne souriait pas.
Il regardait le cercueil.
Puis Thomas.
— Pourquoi l’as-tu mis là ?
Thomas recula.
— Papa…
Paul serra les mâchoires.
— Je t’avais dit de ne toucher à rien.
Élise regarda son frère.
— Thomas ?
Paul sortit une enveloppe de son manteau.
— Gabriel n’était pas censé mourir.
Le visage de Thomas se décomposa.
Madeleine murmura :
— Alors qui l’a tué ?
Paul regarda son fils.
Puis répondit :
— C’est ce que Thomas va devoir nous expliquer.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Thomas resta immobile.
Et pour la première fois depuis le début des funérailles, Élise comprit pourquoi son frère avait essayé si désespérément d’empêcher Tonnerre d’approcher du cercueil.
Le cheval n’avait pas détruit les funérailles.
Il avait détruit le mensonge.
