Le réfectoire était presque plein.
Des dizaines de militaires déjeunaient en parlant fort, en riant, en faisant claquer leurs couverts sur les plateaux métalliques. L’endroit n’avait rien d’élégant, mais tout y était réglé avec précision.
Au fond de la salle, Camille mangeait seule.
Elle avait vingt-huit ans, de longs cheveux blonds parfaitement lisses et un visage calme qui attirait peu l’attention. Elle portait un simple haut noir et ne parlait à personne.
Depuis son arrivée sur la base trois jours plus tôt, certains soldats s’étaient demandé qui elle était.
Elle ne portait pas d’uniforme.
Elle ne mangeait pas avec les officiers.
Mais elle avait accès à des zones où les civils ordinaires n’étaient normalement pas autorisés.

Lucas, lui, avait décidé qu’il n’aimait pas ça.
Grand, musclé, arrogant, il s’était déjà moqué d’elle la veille.
Camille n’avait pas répondu.
Et cette indifférence l’avait visiblement vexé.
Ce midi-là, il se plaça derrière elle.
— Alors, Camille ?
Elle continua de manger.
— Tu te crois vraiment à ta place ici ?
Elle posa calmement sa fourchette.
— Je voudrais simplement déjeuner en paix.
Lucas ricana.
À quelques mètres, Antoine, un autre soldat, observait la scène.
— Elle t’ignore, Lucas, lança-t-il en souriant.
Lucas se pencha légèrement vers Camille.
— Tu m’ignores maintenant ?
Elle leva les yeux.
— Je ne vous ai rien fait.
— Justement.
Il prit le gobelet posé près de son plateau.
Camille comprit trop tard.
Lucas leva le café au-dessus de sa tête.
Puis inclina lentement le gobelet.
Le liquide brun coula sur les cheveux blonds de Camille.
Sur son front.
Sur ses joues.
Sur son haut noir.
Plusieurs soldats éclatèrent de rire.
Lucas souriait largement.
— Voilà !
Il continua de verser.
— Ça te rafraîchira les idées !
Antoine se mit à rire lui aussi.
Camille ne bougea pas.
Pas un cri.
Pas une larme.
Le café dégoulinait de son menton.
Elle resta parfaitement immobile pendant quelques secondes.
Puis elle releva lentement les yeux.
— Vous avez terminé ?
Le ton était si calme que Lucas cessa presque de rire.
— Quoi ?
Camille essuya une goutte sur sa joue.
— Je vous ai demandé si vous aviez terminé.
Lucas retrouva son sourire.
— Et qu’est-ce que tu vas faire ?
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Rien.
Il éclata de rire.
— Voilà ce que je pensais.
Camille ajouta :
— Pour l’instant.
Le sourire de Lucas disparut légèrement.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Elle posa sa serviette sur la table.
— Parce que vous venez de faire une erreur.
— Quelle erreur ?
Camille regarda brièvement les autres militaires.
Puis revint vers lui.
— Vous ne savez même pas qui je suis.
Lucas croisa les bras.
— Alors qui es-tu ?
Camille prit une inspiration.
— Je suis ici pour enquêter sur ce qui est arrivé au caporal Mathieu Laurent.
Le visage de Lucas changea immédiatement.
Antoine cessa de sourire.
Le bruit autour d’eux sembla soudain beaucoup plus lointain.
Camille remarqua tout.
— Intéressant.
Lucas fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Votre réaction.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
Camille se leva.
Le café coulait encore dans ses cheveux.
— Le caporal Laurent a été retrouvé inconscient derrière le bâtiment C il y a quatre mois.
Personne ne répondit.
— Le rapport dit qu’il est tombé dans un escalier.
Lucas haussa les épaules.
— Et alors ?
— Il affirme qu’on l’a poussé.
Le silence devint lourd.
Antoine regarda Lucas.
Camille poursuivit :
— Il affirme également que certains soldats le harcelaient depuis plusieurs semaines.
Lucas serra la mâchoire.
— Il invente.
— Peut-être.
Camille le fixa.
— C’est précisément ce que je suis venue déterminer.
Antoine reprit :
— Tu es inspectrice ?
Camille secoua la tête.
— Pas exactement.
Lucas ricana nerveusement.
— Alors quoi ?
Elle sortit une carte de la poche de sa veste posée sur la chaise.
Elle la posa sur la table.
Lucas la regarda.
Son visage devint plus pâle.
Camille Morel — Inspection générale des armées.
Le silence autour d’eux changea de nature.
Ceux qui riaient quelques secondes plus tôt commencèrent à détourner les yeux.
Lucas regarda la carte.
Puis Camille.
— Tu plaisantes.
— Non.
— Pourquoi tu n’as rien dit ?
— Parce que je voulais voir comment les gens se comportaient lorsqu’ils pensaient que je n’avais aucun pouvoir.
Cette phrase le frappa.
Camille reprit :
— Je voulais voir si les témoignages étaient exagérés.
Elle regarda ses vêtements trempés.
— Merci de m’avoir donné une réponse très claire.
Antoine recula légèrement.
Lucas tenta de reprendre le contrôle.
— Écoute, c’était une plaisanterie.
— Non.
— Si.
— Une plaisanterie s’arrête lorsque la personne demande d’arrêter.
Lucas ne répondit pas.
Camille poursuivit :
— Une humiliation publique n’est pas une plaisanterie.
— Tu vas vraiment faire toute une histoire pour un café ?
Elle sourit froidement.
— Ce café n’est pas le problème.
— Alors quoi ?
— Ce qu’il vient de confirmer.
Lucas fronça les sourcils.
— Confirmer quoi ?
Camille sortit son téléphone.
Elle ouvrit un dossier.
— Six témoignages.
Elle fit défiler les documents.
— Trois soldats disent avoir été humiliés devant le groupe.
— Deux parlent de menaces.
— Un affirme avoir été aspergé avec un tuyau pendant un exercice de nuit.
Lucas pâlit.
Antoine regarda le sol.
Camille les observa.
— Et tous citent les mêmes deux noms.
Lucas ne bougea plus.
— Le vôtre.
Puis elle regarda Antoine.
— Et le sien.
Antoine leva immédiatement les mains.
— Attends, je n’ai rien fait.
— Vous riez toujours ?
Il ne répondit pas.
Camille demanda :
— Comme il y a cinq minutes ?
Le visage d’Antoine se ferma.
Lucas serra les poings.
— Tu nous as piégés.
Camille secoua la tête.
— Je me suis assise pour déjeuner.
— Tu savais que je viendrais.
— Non.
Elle s’approcha légèrement.
— Mais je savais que les gens qui abusent de leur pouvoir finissent souvent par le montrer lorsqu’ils pensent que personne d’important ne regarde.
Lucas regarda autour de lui.
Plus personne ne riait.
Puis il remarqua une petite caméra au plafond.
Son visage changea.
— Elle filme ?
Camille suivit son regard.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours.
— Tu vas utiliser ça contre moi ?
Camille répondit :
— Je n’aurai probablement même pas besoin de le demander.
Lucas pâlit davantage.
Puis les portes du réfectoire s’ouvrirent.
Un colonel entra.
Deux officiers l’accompagnaient.
Les conversations cessèrent presque immédiatement.
Lucas se raidit.
Camille se tourna.
Le colonel s’approcha.
Il regarda son haut trempé.
Puis Lucas.
— Madame Morel.
— Mon colonel.
Lucas ouvrit de grands yeux.
Le colonel demanda :
— Tout va bien ?
Camille regarda Lucas.
— Je pense que mon enquête vient de progresser.
Lucas intervint.
— Mon colonel, ce n’était qu’une blague.
Le colonel le regarda.
— Personne ne vous a demandé de parler.
Lucas se tut.
Le colonel se tourna vers Camille.
— Vous voulez déposer un rapport immédiatement ?
Elle hésita.
— Oui.
Puis elle ajouta :
— Mais pas uniquement sur ce qui vient de se passer.
Lucas devint nerveux.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Camille regarda le colonel.
— J’ai reçu ce matin les images restaurées du bâtiment C.
Antoine pâlit.
Lucas le remarqua.
— Quelles images ?
Camille ne quittait pas Antoine des yeux.
— Celles de la nuit où le caporal Laurent a été retrouvé.
Antoine secoua la tête.
— Les caméras étaient hors service.
Camille se figea.
— Comment le savez-vous ?
Antoine comprit immédiatement son erreur.
— Tout le monde le savait.
— Non.
Elle secoua lentement la tête.
— Cette information n’apparaissait pas dans le rapport public.
Le colonel tourna la tête vers lui.
— Soldat Antoine ?
Antoine recula.
— Je…
Lucas le regarda brutalement.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Rien !
Camille ouvrit une vidéo sur son téléphone.
— Les caméras principales étaient hors service.
Antoine sembla se détendre.
Puis Camille ajouta :
— Mais une caméra secondaire fonctionnait encore.
Son visage se décomposa.
Lucas regarda Camille.
— Qu’est-ce qu’on voit ?
Elle répondit calmement :
— Trois hommes suivent Mathieu Laurent dans le couloir.
Antoine baissa les yeux.
— Ensuite ?
— Ils entrent dans une zone non couverte.
Lucas serra les mâchoires.
— Donc vous n’avez aucune preuve de ce qui s’est passé.
Camille le regarda.
— Pas directement.
Il eut un sourire nerveux.
— Voilà.
— Mais dix minutes plus tard, deux hommes ressortent.
Antoine cessa de respirer.
Lucas fronça les sourcils.
— Deux ?
Camille hocha la tête.
— Mathieu n’est pas avec eux.
Le colonel regarda les deux soldats.
— Qui sont ces deux hommes ?
Camille tourna l’écran.
L’image était sombre.
Mais suffisamment nette.
Antoine.
Et Lucas.
Le visage de Lucas se vida de toute couleur.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
Camille murmura :
— C’est exactement ce que Mathieu a dit que vous répondriez.
Le colonel fit un signe aux deux officiers.
— Soldats Lucas et Antoine, vous êtes relevés de vos fonctions jusqu’à nouvel ordre.
Lucas recula.
— Non.
— Remettez vos badges.
— Mon colonel—
— Maintenant.
Antoine obéit.
Lucas resta immobile.
Puis il regarda Camille.
— Tu vas ruiner ma carrière.
Camille essuya une dernière goutte de café sur sa joue.
— Votre carrière n’est pas menacée à cause de moi.
Elle désigna le gobelet vide.
— Ni à cause de ça.
Elle se rapprocha.
— Elle est menacée à cause des choix que vous avez faits lorsque vous pensiez que personne ne pouvait vous demander des comptes.
Lucas ne répondit pas.
Puis Camille ramassa son plateau.
Le colonel fronça les sourcils.
— Vous allez où ?
Elle répondit :
— Me changer.
Elle regarda Lucas une dernière fois.
— Et ensuite, je vais parler au caporal Laurent.
Lucas devint soudain encore plus pâle.
Camille le remarqua.
Elle s’arrêta.
— Pourquoi cette réaction ?
— Aucune.
— Vous êtes sûr ?
Il détourna les yeux.
Camille fronça les sourcils.
Puis Antoine murmura :
— Lucas…
— Tais-toi.
Camille se retourna vers Antoine.
— Quoi ?
Il hésita.
— Mathieu n’est pas tombé parce qu’on l’a poussé.
Lucas hurla :
— FERME-LA !
Tout le réfectoire se figea.
Camille posa lentement son plateau.
— Continuez.
Antoine tremblait.
— Il avait découvert quelque chose.
— Quoi ?
Lucas tenta de s’avancer.
Deux officiers le retinrent.
— Antoine !
— Quelque chose sur les exercices de nuit.
Camille fronça les sourcils.
— Quelque chose de quoi ?
Antoine regarda Lucas.
Puis le colonel.
Enfin Camille.
— Mathieu avait trouvé des rapports falsifiés.
Le visage du colonel changea.
— Quels rapports ?
Antoine ouvrit la bouche.
Mais Lucas cria :
— Tu ne sais pas ce que tu fais !
Antoine répondit :
— Si.
Puis il regarda Camille.
— Mathieu n’était pas seulement harcelé.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Alors pourquoi l’a-t-on attaqué ?
Antoine prit une profonde inspiration.
— Parce qu’il savait qui avait couvert l’accident de l’année dernière.
Le colonel devint livide.
Camille murmura :
— Quel accident ?
Antoine ouvrit la bouche pour répondre.
Mais à cet instant, toutes les lumières du réfectoire s’éteignirent.
Obscurité totale.
Quelques soldats crièrent.
Puis la porte claqua.
Lorsque les lumières de secours se rallumèrent quelques secondes plus tard…
Lucas n’était plus là.
Camille regarda la porte ouverte.
Puis Antoine.
— Où va-t-il ?
Antoine pâlit.
— S’il pense que Mathieu a parlé…
— Quoi ?
Antoine la regarda.
— Alors il va essayer de l’empêcher de finir.
Camille saisit immédiatement son téléphone.
Et soudain, le café sur ses vêtements n’avait plus aucune importance.
Parce qu’elle comprenait enfin que cette humiliation publique n’était pas le véritable danger.
Elle venait simplement de pousser un homme paniqué à révéler qu’il avait quelque chose de bien plus grave à cacher.
