Isabelle détestait sortir depuis l’accident.
Avant, elle voyageait seule, dirigeait ses affaires, montait les escaliers sans y penser et refusait qu’on l’aide pour quoi que ce soit.
Depuis huit mois, tout avait changé.
Ce matin-là, Alexandre poussait doucement son fauteuil roulant devant l’entrée d’un hôtel de luxe.
— Tu veux rentrer ? demanda-t-il.
Isabelle secoua la tête.
— Non. Encore cinq minutes.
Alexandre sourit.
— D’accord.
Puis une voix retentit derrière eux.
— Madame ! Attendez !
Alexandre s’arrêta brusquement.
Un jeune homme courait dans leur direction.
Essoufflé.
Un téléphone serré dans la main.
Alexandre se plaça immédiatement devant Isabelle.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Le jeune homme tenta de reprendre son souffle.
— Je dois parler à cette dame.
— Vous ne la connaissez même pas.
Lucas regarda Isabelle.
— Non.

Il marqua une pause.
— Mais je sais ce qui lui est arrivé.
Isabelle releva lentement les yeux.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ?
Alexandre se tourna vers elle.
— Isabelle, ne l’écoute pas.
Mais Lucas continua.
— Votre accident…
Il regarda Alexandre.
Puis de nouveau Isabelle.
— Ce n’était pas un accident.
Le visage d’Isabelle se figea.
Alexandre s’approcha brutalement de Lucas.
— Ça suffit.
— Je vous assure—
— Partez.
Lucas ne bougea pas.
— Vous voulez vraiment que je parte avant qu’elle voie ça ?
Alexandre fronça les sourcils.
— Quoi ?
Lucas leva son téléphone.
— Une vidéo.
Isabelle sentit son cœur accélérer.
— Quelle vidéo ?
— Celle du jour où vous êtes tombée.
Un silence tomba.
Huit mois plus tôt, Isabelle avait été retrouvée inconsciente dans le parking souterrain d’un immeuble de bureaux.
Une voiture l’avait percutée.
Du moins, c’était ce que la police avait conclu.
Le conducteur n’avait jamais été identifié.
Isabelle avait survécu.
Mais sa colonne vertébrale avait été gravement touchée.
Depuis, elle ne marchait plus.
Lucas ouvrit la vidéo.
— Ma caméra filmait encore ce jour-là. J’étais garé en face.

Alexandre lui arracha presque le téléphone.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Je vous l’ai dit. C’est ma vidéo.
Isabelle tendit la main.
— Donnez-moi le téléphone.
Alexandre hésita.
— Isabelle—
— Donne-le-moi.
Elle regarda l’écran.
L’image était tremblante.
On voyait l’entrée du parking.
Une voiture noire.
Puis Isabelle apparaissait au loin.
Elle marchait.
Librement.
Isabelle détourna brièvement les yeux.
Voir son propre corps avant l’accident lui faisait toujours mal.
Lucas reprit :
— Regardez à gauche.
Elle observa.
Une silhouette apparut près de la voiture.
Quelqu’un semblait vérifier quelque chose.
Puis la personne se baissa.
Près d’une roue.
Isabelle fronça les sourcils.
— Remettez au début.
Lucas obéit.
Cette fois, elle regarda plus attentivement.
La silhouette portait une veste sombre.
Un foulard.
Une montre brillante.
Puis elle se retourna légèrement.
Isabelle murmura :
— Arrêtez.
Lucas mit l’image en pause.
— Vous reconnaissez cette personne ?
Isabelle ne répondit pas.
Ses lèvres tremblaient.
— Zoomez.
Alexandre agrandit l’image.
Le visage était flou.
Mais suffisamment visible.
Isabelle devint blanche.
— Non…
Alexandre regarda l’écran.
Puis elle.
— Isabelle… qui est-ce ?
Elle porta une main à sa bouche.
— C’est impossible.
Lucas s’approcha.
— Alors vous la connaissez.
Isabelle ferma les yeux.
— Oui.

— Qui est-ce ?
Elle répondit d’une voix cassée :
— Ma sœur.
Alexandre resta immobile.
— Sophie ?
Isabelle hocha la tête.
— Sophie est sur cette vidéo ?
— Oui.
Alexandre secoua la tête.
— Non. Ça ne veut rien dire.
Lucas intervint.
— Regardez la suite.
Il relança la vidéo.
Sophie s’éloignait de la voiture.
Quelques minutes plus tard, Isabelle apparaissait.
Elle se dirigeait vers le véhicule.
Puis la vidéo s’arrêtait.
— C’est tout ? demanda Alexandre.
Lucas secoua la tête.
— Non.
Il ouvrit un second fichier.
— J’avais une autre caméra.
Sur cette séquence, on voyait la sortie du parking.
Puis, quelques secondes avant l’accident, une voiture noire démarrait brutalement.
Isabelle se pencha vers l’écran.
— Cette voiture…
Alexandre murmura :
— C’est celle qui t’a percutée.
Lucas hocha la tête.
— Oui.
Puis il mit l’image en pause.
— Regardez le conducteur.
Isabelle sentit son souffle se couper.
On distinguait quelqu’un au volant.
Une silhouette masculine.
Alexandre serra le téléphone.
— On ne voit pas le visage.
Lucas répondit :
— Pas ici.
Il changea encore de vidéo.
— Mais là, oui.
Un troisième angle.
Plus proche.
Le conducteur tournait légèrement la tête.
Cette fois, le visage apparaissait.
Isabelle fixa l’écran.
Puis elle regarda Alexandre.
Son visage devint livide.
— Non…
Alexandre fronça les sourcils.
— Quoi ?
Elle recula légèrement dans son fauteuil.
— Pourquoi tu étais là ?
Alexandre cessa de respirer.
Lucas regarda l’un puis l’autre.
— Vous le reconnaissez ?
Isabelle ne quittait plus Alexandre des yeux.
— C’est toi.
Un silence brutal.
Alexandre secoua lentement la tête.
— Non.
— C’est toi sur la vidéo.
— Isabelle, écoute-moi.
— Tu conduisais cette voiture.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
Lucas recula légèrement.
Alexandre lui lança un regard froid.
— Vous feriez mieux de partir.
Isabelle cria :
— Non !
Elle n’avait pas élevé la voix depuis des mois.
Tout le monde se figea.
— Il reste.
Alexandre se pencha vers elle.
— Isabelle—
— Ne me touche pas.
Il s’arrêta.
Des larmes apparurent dans les yeux d’Isabelle.
— Tu m’as dit que tu étais à Lyon ce jour-là.
Alexandre baissa les yeux.
— Je sais.
— Tu m’as montré des billets de train.
— Je sais.
— Tu as menti.
— Oui.
Cette réponse lui fit encore plus mal.
— Pourquoi ?
Alexandre regarda Lucas.
Puis Isabelle.
— Parce que je ne pouvais pas te dire pourquoi j’étais là.
— Alors dis-le maintenant.
Il resta silencieux.
— Alexandre !
— J’essayais de te protéger.
Isabelle eut un rire amer.
— En me renversant avec une voiture ?
— Je ne t’ai pas renversée.
Elle se figea.
— Quoi ?
Alexandre prit le téléphone.
— Arrête la vidéo trois secondes avant l’impact.
Lucas obéit.
Alexandre montra l’écran.
— Regardez bien.
Isabelle observa.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis elle vit.
Le conducteur quittait brusquement le véhicule.
Juste avant que la voiture continue seule vers elle.
Lucas fronça les sourcils.
— La voiture roulait sans conducteur ?
Alexandre hocha la tête.
— Les freins avaient été sabotés.
Isabelle devint blanche.
— Par Sophie ?
Alexandre répondit :
— C’est ce que je pensais.
— Pensais ?
— Jusqu’à ce que je la retrouve.
— Quand ?
— La veille de ton accident.
Isabelle sentit son cœur accélérer.
— Tu as vu ma sœur ?
— Oui.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Elle m’avait demandé de garder le silence.
— Pourquoi ?
Alexandre prit une profonde inspiration.
— Parce qu’elle avait découvert que quelqu’un voulait te tuer.
Isabelle resta immobile.
— Qui ?
Alexandre ne répondit pas.
Lucas intervint.
— Il y a encore quelque chose.
Tous deux se tournèrent vers lui.
— Quoi ?
Lucas ouvrit une quatrième vidéo.
Cette fois, on voyait Sophie près de la voiture.
Mais elle ne sabotait pas les freins.
Elle essayait de réparer quelque chose.
Isabelle pâlit.
— Attendez…
Lucas mit l’image au ralenti.
Une autre personne apparut derrière Sophie.
Une femme.
Élégante.
Cheveux relevés.
Elle s’approcha.
Sophie se retourna.
Puis la vidéo coupa.
Alexandre fronça les sourcils.
— Vous avez la suite ?
Lucas hésita.
— Oui.
— Alors montrez-la.
Il lança le fichier suivant.
Sophie parlait avec la femme.
L’image n’avait pas de son.
Mais les gestes étaient violents.
Sophie semblait l’accuser.
La femme la gifla.
Puis regarda autour d’elle.
Isabelle se pencha.
— Zoomez.
Lucas agrandit.
Isabelle devint complètement immobile.
— Non…
Alexandre regarda son visage.
— Qui est-ce ?
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je connais cette personne.
— Qui ?
Isabelle fixa l’écran.
— Ma mère.
Alexandre recula.
— Ta mère est morte il y a six ans.
— Je sais.
Lucas regarda Isabelle.
— Pourtant cette vidéo date de huit mois.
Personne ne parla.
Isabelle semblait incapable de respirer.
— C’est impossible…
Lucas baissa le téléphone.
— Il y a pire.
Alexandre le fixa.
— Quoi ?
— Cette femme n’est pas arrivée seule.
Isabelle releva lentement les yeux.
Lucas ouvrit une dernière séquence.
La caméra montrait la femme quittant le parking.
Un homme marchait derrière elle.
Grand.
Costume sombre.
Il entra dans une voiture.
Avant de fermer la portière, il tourna le visage vers la caméra.
Alexandre devint livide.
Isabelle remarqua sa réaction.
— Tu le connais.
Il ne répondit pas.
— Alexandre.
— Oui.
— Qui est-ce ?
Il regarda l’écran.
Puis Isabelle.
— L’homme que tu vois là…
Sa voix trembla.
— est officiellement mort depuis vingt-deux ans.
Isabelle fronça les sourcils.
— Qui ?
Alexandre ferma les yeux.
— Ton père.
Le téléphone glissa presque des mains d’Isabelle.
— Mon père est mort quand j’avais vingt-six ans.
Alexandre secoua la tête.
— Non.
— J’étais à son enterrement.
— Le cercueil était fermé.
Isabelle le fixa.
Tout commençait à vaciller.
Sa mère.
Son père.
Sophie.
Alexandre.
Son accident.
Tout ce qu’elle croyait savoir semblait faux.
Lucas reprit doucement son téléphone.
— Madame, ce n’est pas pour ça que je vous ai arrêtée aujourd’hui.
Isabelle le regarda.
— Alors pourquoi ?
Lucas ouvrit un message reçu quelques heures plus tôt.
— Parce que quelqu’un m’a envoyé cette vidéo ce matin.
— Qui ?
— Je ne sais pas.
— Et le message disait quoi ?
Lucas hésita.
Puis il montra l’écran.
Isabelle lut :
Montre-lui tout. Ensuite demande-lui pourquoi sa sœur n’est jamais revenue de l’hôpital.
Isabelle devint blanche.
— Ma sœur ?
Alexandre détourna les yeux.
Elle le remarqua.
— Pourquoi tu fais cette tête ?
— Isabelle…
— Où est Sophie ?
Silence.
— Alexandre, où est ma sœur ?
Il resta immobile.
Puis il murmura :
— Elle n’est pas à l’étranger.
Isabelle sentit ses mains trembler.
— Alors où est-elle ?
Alexandre la regarda.
— C’est justement ce que je voulais te dire depuis huit mois.
— Dis-le.
Il inspira.
— Le soir de ton accident, Sophie a été admise dans le même hôpital que toi.
Isabelle resta pétrifiée.
— Pourquoi ?
Alexandre ouvrit la bouche.
Puis Lucas regarda soudain derrière eux.
Son visage changea.
— Madame…
Isabelle se retourna.
Une voiture noire venait de s’arrêter devant l’hôtel.
La portière arrière s’ouvrit.
Une femme descendit.
Cheveux bruns.
Visage pâle.
Une cicatrice près de la tempe.
Isabelle cessa de respirer.
— Sophie…
La femme leva les yeux vers elle.
Puis murmura :
— Isabelle…
Et avant qu’Isabelle puisse poser la moindre question, Sophie regarda Alexandre et dit :
— Tu ne lui as toujours pas dit qui conduisait vraiment la voiture après que tu en es sorti ?
Alexandre devint livide.
Isabelle tourna lentement la tête vers lui.
Et à cet instant, elle comprit que la vidéo n’avait encore révélé que la moitié de la vérité.
