Le petit restaurant était presque plein.
À une grande table près de la fenêtre, plusieurs motards parlaient fort, riaient et frappaient parfois leurs verres contre la table.
Émilie s’approcha avec un plateau chargé d’assiettes.
Elle connaissait ce groupe.
Ils venaient souvent.
Et elle savait surtout qu’il valait mieux éviter les remarques de Viktor.
Avec sa longue barbe noire, son bandana et son gilet en cuir, il prenait plaisir à impressionner les gens autour de lui.
À ses pieds, un grand chien brun restait couché.
Rex.
Émilie posa une première assiette.
— Voilà, messieurs. Bon appétit.
Viktor la regarda de haut en bas.
— Doucement avec les assiettes, petite.
Émilie força un sourire.
— Bien sûr.
Elle allait repartir lorsqu’un des hommes recula brusquement sa chaise.
Le bord heurta son plateau.
CRASH !
Trois assiettes tombèrent.
Le bruit de la porcelaine brisée fit taire une partie du restaurant.
Émilie porta immédiatement une main à sa bouche.
— Mon Dieu… je suis désolée.
Viktor se leva.

— Regarde ce que tu viens de faire !
— Je vais nettoyer.
— Nettoyer ?
Il s’approcha.
— Et qui va payer ?
Émilie recula légèrement.
— Je peux demander au responsable—
Viktor fit un geste brusque.
À cet instant, Rex se redressa.
OUAF ! OUAF !
Viktor se retourna.
— Rex ! Calme-toi !
Mais le chien ne le quittait pas des yeux.
Émilie s’accroupit pour ramasser un morceau d’assiette.
— Je vais tout arranger.
— Laisse ça.
Viktor lui saisit brusquement le poignet.
Émilie sursauta.
— Lâchez-moi !
— Tu vas d’abord comprendre quelque chose.
Il resserra sa prise.
— Ici, tu fais attention quand tu nous sers.
Une voix ferme retentit derrière lui.
— Lâchez-la.
Viktor se retourna.
Un homme d’une quarantaine d’années venait de se lever d’une table isolée.
Marc.
Depuis le début, il mangeait seul.
Il avait observé la scène sans intervenir.
Jusqu’à maintenant.
Viktor ricana.
— Ça ne te regarde pas.
Marc s’approcha.
— À partir du moment où vous posez la main sur elle, ça me regarde.
Les autres motards se levèrent.
Émilie sentit la peur monter.
— Monsieur, laissez tomber…
Marc ne bougea pas.
— Lâchez son poignet.
Viktor regarda ses amis.
Puis relâcha lentement Émilie.
— Voilà. Content ?
Marc se plaça devant elle.
— Maintenant, reculez.
Viktor eut un petit rire.
— Tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres ici ?
Rex aboya encore.
OUAF ! OUAF !
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Le chien s’était placé entre Viktor et Marc.
Et il grognait…
contre Viktor.
Le sourire du motard disparut.
— Rex ?
Le chien montra légèrement les dents.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Marc baissa les yeux vers l’animal.
Puis son regard se fixa sur le harnais.
Une petite plaque métallique y était attachée.
Elle était presque cachée sous une sangle.
Marc fronça les sourcils.
— Attendez…
Viktor devint soudain nerveux.
— Ne touchez pas à ça.
Marc s’accroupit.
— Pourquoi ?
— Je vous ai dit de ne pas toucher à mon chien.
Rex, pourtant, ne recula pas lorsque Marc approcha la main.
Au contraire.
Il renifla ses doigts.
Puis se calma.
Marc prit doucement la plaque.
Il la retourna.
Et son visage changea.
— Non…
Émilie regarda Marc.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sur la plaque, un nom était gravé.
MAYA LEROY
Et en dessous :
Rex — chien d’assistance
Marc cessa de respirer.
Viktor fit un pas.
— Rendez-moi ça.
Marc se releva lentement.
— Maya Leroy…
Il regarda Viktor.
— Où avez-vous eu ce chien ?
— Ça ne vous concerne pas.
Marc serra la plaque dans sa main.
— Si.
— Pourquoi ?
Marc le fixa.
— Parce que Maya était ma sœur.
Le restaurant entier devint silencieux.
Émilie porta une main à sa bouche.
Viktor resta immobile.
Puis il répondit :
— Je ne sais pas de qui vous parlez.
Marc s’approcha.
— Vous venez pourtant de pâlir.
— Je ne la connais pas.
— Alors comment son nom se retrouve-t-il sur le harnais de votre chien ?
Viktor serra les mâchoires.
— J’ai acheté Rex.
— À qui ?
— À un type.
— Quel type ?
— Je ne sais plus.
Marc eut un rire froid.
— Vous avez acheté un chien d’assistance sans connaître son propriétaire ?
— Il n’était plus enregistré.
Marc regarda Rex.
Puis quelque chose lui revint.
Trois ans plus tôt, Maya avait disparu.
Pas morte.
Disparue.
Sa voiture avait été retrouvée près d’une station-service.
Son téléphone à l’intérieur.
Aucune trace d’elle.
Et aucune trace de Rex non plus.
La police avait supposé qu’elle était partie volontairement.
Marc n’y avait jamais cru.
Il se tourna vers le chien.
— Rex…
L’animal releva immédiatement la tête.
Sa queue bougea légèrement.
Marc pâlit.
— Tu me reconnais ?
Rex s’approcha.
Puis posa doucement son museau contre sa main.
Marc sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Mon Dieu…
Émilie regardait la scène, bouleversée.
— Il vous connaît.
Marc hocha lentement la tête.
— Je l’ai vu grandir.
Viktor recula.
— C’est n’importe quoi.
Marc leva les yeux.
— Où est Maya ?
— Je n’en sais rien.
Rex se retourna brusquement vers Viktor.
Il aboya encore.
Marc observa.
— Il réagit à votre voix.
Viktor devint plus agressif.
— C’est mon chien !
— Non.
Marc montra la plaque.
— Pas avec ce nom.
Viktor fit un mouvement vers lui.
Rex grogna immédiatement.
Émilie recula.
Marc ne quitta pas Viktor des yeux.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
— Rien.
— Où avez-vous trouvé Rex ?
— Je vous ai déjà répondu.
Marc secoua la tête.
— Non.
Il sortit son téléphone.
— Je vais appeler la police.
Viktor éclata de rire.
— Pour une plaque ?
Marc répondit :
— Pour une disparition non résolue.
Le sourire de Viktor disparut.
Marc le vit.
— Vous connaissiez donc l’histoire.
Viktor resta silencieux.
Émilie regarda Marc.
— Votre sœur a disparu il y a trois ans ?
— Oui.
— Avec Rex ?
— Oui.
Rex se mit soudain à tirer sur sa laisse.
Pas vers la sortie.
Vers la veste en cuir de Viktor.
Marc fronça les sourcils.
Le chien reniflait une poche intérieure.
Viktor tenta de l’éloigner.
— Rex !
Mais le chien insista.
Marc s’approcha.
— Qu’est-ce qu’il y a dans cette poche ?
— Rien.
— Ouvrez-la.
— Vous n’avez aucun droit.
Rex aboya.
Puis mordit légèrement le bord de la veste et tira.
Un petit objet tomba au sol.
CLING.
Tout le monde regarda.
Un pendentif en argent.
Marc resta pétrifié.
Il le ramassa.
Sur le devant, une petite étoile.
À l’intérieur…
une photographie.
Maya.
Marc sentit son souffle se couper.
— C’était à elle.
Viktor ne répondit plus.
Émilie demanda doucement :
— Comment cet homme peut-il avoir le pendentif de votre sœur ?
Marc regarda Viktor.
— C’est ce que j’aimerais savoir.
À cet instant, le téléphone de Viktor vibra.
L’écran s’alluma.
Un message apparut.
Marc n’eut besoin que d’une seconde pour le lire.
Ne parle surtout pas de Maya.
Viktor éteignit immédiatement l’écran.
Trop tard.
Marc devint livide.
— Qui vous a envoyé ça ?
— Personne.
— J’ai lu.
— Vous vous trompez.
Marc avança.
— Donnez-moi le téléphone.
— Jamais.
Rex recommença à grogner.
Puis Émilie remarqua quelque chose.
— Attendez.
Tout le monde se tourna vers elle.
Elle regardait le pendentif.
— Il y a quelque chose derrière la photo.
Marc l’ouvrit davantage.
Un minuscule morceau de papier était glissé à l’intérieur.
Ses doigts tremblaient.
Il le déplia.
Une adresse.
Et une phrase écrite à la main :
Si Rex revient sans moi, cherchez sous le garage.
Marc pâlit.
Viktor recula brutalement.
Émilie le vit.
— Vous savez de quel garage elle parle.
— Non.
— Si.
Marc fixa Viktor.
— Où est-il ?
— Je ne sais pas.
Marc s’approcha encore.
— Alors pourquoi avez-vous peur ?
Viktor regarda autour de lui.
Ses amis ne riaient plus.
Même eux semblaient découvrir quelque chose.
Puis l’un des motards murmura :
— Viktor…
Il se retourna.
— Quoi ?
L’homme désigna son téléphone.
— La police vient d’arriver.
Au même instant, des gyrophares bleus apparurent derrière les vitres du restaurant.
Viktor devint blanc.
Marc serra le pendentif de sa sœur.
— Vous avez encore une chance.
— De quoi ?
— De me dire où est Maya avant que je découvre moi-même ce qu’il y a sous ce garage.
Viktor le fixa.
Puis regarda Rex.
Le chien ne quittait pas son visage.
Enfin, Viktor murmura :
— Elle n’est pas morte.
Marc cessa de respirer.
— Quoi ?
— Maya est vivante.
Le restaurant entier se figea.
— Où est-elle ?
Viktor ouvrit la bouche.
Puis les portes du restaurant s’ouvrirent brusquement.

Deux policiers entrèrent.
Viktor recula.
Marc cria :
— Où est ma sœur ?!
Viktor regarda Rex une dernière fois.
Puis répondit :
— Si vous trouvez le garage…
Il prit une inspiration.
— Vous comprendrez pourquoi elle n’a jamais pu revenir.
Et Rex se mit soudain à aboyer vers la sortie, comme s’il savait déjà exactement où il fallait aller.
