« Thomas… c’est Camille. »
À l’autre bout du téléphone, le silence dura quelques secondes.
Puis la voix de Thomas revint, moins légère.
« Camille ? Pourquoi c’est toi qui réponds ? »
Inès tendit la main vers son téléphone.
« Rends-le-moi. Je vais lui expliquer. »
Camille recula d’un pas.
Quelques instants plus tôt, sa meilleure amie se tenait dans les bras de Maxime, son mari. Maintenant, elle semblait surtout terrifiée à l’idée que son propre mari découvre où elle se trouvait.
« Tu lui as dit que j’étais malade ? » demanda Camille.
Thomas entendit la question.
« Inès m’a dit que tu avais de la fièvre. Qu’elle restait avec toi parce que Maxime travaillait tard. »
Camille regarda son mari.
Il était toujours là, près de la cheminée.
« Maxime ne travaille pas ce soir, Thomas. Il est ici. Avec elle. »
La robe rouge
Quand Camille avait ouvert la porte, elle n’avait pas tout de suite compris ce qu’elle voyait.
Maxime avait son bras autour des épaules d’Inès. La main de celle-ci reposait sur sa poitrine. Ils se tenaient avec cette familiarité tranquille qui ne ressemblait pas à un geste accidentel.
Puis Camille avait reconnu la robe rouge.
Elle l’avait offerte à Inès quelques semaines auparavant, pour son anniversaire.
« Je t’ai offert cette robe. »
Maxime avait tourné la tête. Inès, elle, était restée contre lui.
Camille avait attendu une explication.
« J’ai payé ton loyer. »
Trois mois plus tôt, Inès l’avait appelée en pleurant. Thomas venait de perdre son emploi. Ils avaient pris du retard dans leurs paiements.
Camille avait fait un virement le soir même.
Elle n’avait demandé ni reconnaissance ni faveur en échange. Inès était son amie depuis quinze ans.
Mais ce soir-là, son amie l’avait regardée sans détour.
« Il m’a choisie, moi. »
Maxime n’avait pas protesté.
Il avait simplement dit :
« Monte à l’étage, Camille. »
Comme si sa présence était le seul problème dans la pièce.
Puis le téléphone avait sonné.
Le mensonge qu’elle devait protéger
« Avec elle… comment ça ? » demanda Thomas.
Camille sentit sa gorge se serrer.
Elle aurait préféré ne pas avoir à prononcer les mots. Pourtant, elle savait ce que l’hésitation permettrait : une nouvelle version, une nouvelle excuse.
« Je les ai trouvés enlacés dans mon salon. Inès vient de me dire qu’il l’avait choisie. »
« Camille, arrête », intervint Maxime.
Thomas reconnut sa voix.
« Maxime ? »
Personne ne répondit.
« Inès. Parle-moi. »
Inès prit une inspiration.
« Je voulais te le dire. »
Camille ferma les yeux une seconde.
Pas un démenti.
Pas une erreur de compréhension.
« Depuis quand ? » demanda Thomas.
« On peut parler de ça à la maison ? »
« Depuis quand ? »
Inès regarda Maxime, comme si elle attendait qu’il décide à sa place.
Il baissa les yeux.
« Quelques semaines », finit-elle par murmurer.
Camille se souvint aussitôt des soirées où Inès était venue dîner. Des messages auxquels Maxime répondait en souriant. Des fois où son amie lui avait conseillé de ne pas s’inquiéter.
Quelques semaines pendant lesquelles chacun avait continué à lui parler comme si rien ne se passait.
Thomas reprit :
« Et les autres soirs où tu disais être chez Camille ? »
Inès ne répondit pas.
Ce silence lui suffit.
« Tu m’as demandé de ne pas l’appeler pour qu’elle puisse se reposer », dit-il lentement. « Tu voulais surtout qu’on ne se parle pas. »
« Ne me demande pas de mentir »
Inès avait perdu toute l’assurance avec laquelle elle avait accueilli Camille.
« Thomas, laisse-moi rentrer. Je vais tout t’expliquer. »
« Je ne veux pas te voir ce soir. Appelle-moi demain. »
Sa voix tremblait maintenant.
« Camille… merci de m’avoir dit la vérité. »
Elle regarda le téléphone.
« Je suis désolée que tu l’apprennes comme ça. »
« Moi aussi. »
Il raccrocha.
Camille posa le téléphone sur la table.
Inès le récupéra immédiatement, mais resta sur place.
« Tu n’étais pas obligée de lui dire de cette façon. »
Camille la regarda.
« Tu lui as dit que tu prenais soin de moi. Pendant que tu étais avec mon mari. »
« Je sais que ça paraît horrible… »
« Ça l’est. »
Inès ouvrit la bouche, puis la referma.
Camille poursuivit, plus doucement :
« Ne me demande pas de mentir pour te protéger. »
Le choix de Maxime
Maxime s’approcha enfin.
« On devrait discuter seuls. »
Inès tourna la tête vers lui.
« Tu veux que je parte ? »
Il passa une main sur son visage.
« Il faut que je parle à ma femme. »
Camille observa le changement sur le visage d’Inès.
Quelques minutes auparavant, elle affirmait qu’il l’avait choisie. Maintenant, il cherchait déjà à l’écarter de la conversation.
« Tu m’avais dit que c’était terminé entre vous », souffla Inès.
Camille regarda Maxime.
« Tu lui as dit ça ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
« Les choses étaient compliquées. »
« Non. Tu aurais pu me parler. Tu as préféré lui mentir aussi. »
Inès prit son sac.
À la porte, elle se retourna vers Camille.
« Est-ce qu’on pourra parler un jour ? »
Camille sentit les larmes revenir.
Quinze ans d’amitié ne disparaissaient pas en quelques minutes. Mais ils ne rendaient pas cette trahison plus facile à pardonner.
« Je ne sais pas. Aujourd’hui, je veux que tu partes. »
Inès sortit.
Maxime attendit que la porte se ferme.
« Camille, je suis désolé. »
Elle le regarda longtemps.
« Quand tu m’as dit de monter à l’étage, tu étais désolé ? »
Il baissa la tête.
« Je ne savais pas quoi dire. »
« Tu savais très bien quoi dire. Tu voulais que je m’en aille pour ne pas avoir à me regarder. »
La porte qu’elle a fermée
Maxime tenta de lui prendre la main.
Camille la retira.
« Va dormir ailleurs ce soir. J’ai besoin d’être seule. »
« Et demain ? »
« Demain, on parlera de la séparation. »
Il resta immobile, puis alla chercher quelques affaires à l’étage.
Camille l’entendit ouvrir un tiroir, déplacer un sac, redescendre.
Cette fois, elle ne lui demanda pas de rester.
Après son départ, elle s’assit sur le canapé.
C’est seulement alors qu’elle se mit à pleurer.
Pour son mariage. Pour son amie. Pour toutes les conversations dont elle comprenait maintenant le véritable sens.
Son téléphone vibra.
Un message d’Inès :
« Je suis désolée. »
Puis un message de Maxime :
« On peut encore réparer ça. »
Camille ne répondit à aucun des deux.
Elle appela une amie qui ne lui demanderait pas de minimiser ce qu’elle venait de vivre.
« Tu peux venir ? »
« Bien sûr. Tu veux que j’apporte quelque chose ? »
Camille regarda la petite table où le téléphone d’Inès avait sonné.
« Non. J’ai juste besoin de quelqu’un avec qui je n’aurai pas à faire semblant. »
Pour la première fois de la soirée, elle n’attendait plus qu’on la choisisse.
Elle décidait qui pouvait rester près d’elle.
