La réception battait son plein autour de l’immense piscine.
Sous les lumières dorées de la villa, des dizaines d’invités élégamment habillés riaient, buvaient du champagne et parlaient affaires comme si rien ne pouvait troubler cette soirée.
Émilie circulait entre eux avec un plateau.
Chemise blanche, gilet gris, jupe noire.
Depuis le début de la soirée, elle restait discrète.
Elle servait les invités.
Ramassait les verres.
Souriait lorsqu’on lui parlait.
Mais surtout, elle observait.
Et personne ne semblait s’en rendre compte.
Personne sauf Victoria.
Depuis qu’Émilie était arrivée, la femme en robe argentée la surveillait avec une irritation difficile à cacher.
Alors qu’Émilie longeait la piscine, Victoria s’approcha derrière elle.
— Faites attention.
Émilie se retourna légèrement.
Victoria désigna sa robe.
— Cette tenue vaut probablement plus que votre salaire annuel.
Émilie resta calme.
— Madame, je fais simplement mon travail.
— Alors faites-le mieux.
Émilie inspira.
— Je ne vous ai rien renversé dessus.
Victoria fronça les sourcils.
Elle n’aimait pas le ton.
Pas parce qu’Émilie avait été insolente.
Au contraire.
Elle avait été trop calme.
Victoria s’approcha.
— Vous devriez apprendre à rester à votre place.
Puis elle posa brusquement les deux mains sur Émilie.
Une poussée.
Un cri étouffé.
Et—
SPLASH !
Émilie tomba dans la piscine.
Le plateau vola dans l’eau.
Des coupes se renversèrent.
Toute la réception se retourna.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Puis quelques invités laissèrent échapper des rires gênés.
Victoria, elle, regardait Émilie depuis le bord de la piscine.
Sans le moindre regret.
Émilie remonta à la surface.
Ses cheveux collaient à son visage.
Son uniforme était trempé.
— Pourquoi avez-vous fait ça ?
Victoria haussa les épaules.
— Peut-être que maintenant vous apprendrez à rester à votre place.
Un silence lourd tomba autour de la piscine.
Alexandre, qui assistait à la scène quelques mètres plus loin, s’approcha.
— Victoria, c’était inutile.
Elle se retourna.
— Ne commence pas.
Émilie sortit lentement de l’eau.
Personne ne vint immédiatement l’aider.
L’eau coulait de ses vêtements et formait une flaque à ses pieds.
Elle baissa les yeux.
Pendant une seconde, son visage sembla se briser.
L’humiliation.
Les regards.
Les murmures.
Mais lorsqu’elle releva la tête, quelque chose avait changé.
— Vous pensez vraiment pouvoir traiter les gens comme ça ?
Victoria eut un petit sourire.
— Ici, personne ne prendra votre défense.
Émilie la regarda.
— Je ne vous ai pas demandé de me défendre.
Puis son téléphone sonna.
Tout le monde se tut.
Émilie regarda l’écran.
Son expression changea.
Elle décrocha.
— Allô ?
Une voix masculine répondit.
— Émilie, ne quitte surtout pas la réception.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on vient de retrouver le document original.
Émilie cessa de respirer.
— Vous êtes sûr ?
— Absolument.
— Avec la signature ?
— Oui.
Elle ferma les yeux.
— Envoyez-le-moi immédiatement.
Elle raccrocha.
Alexandre l’observait.
— Quel document ?
Émilie ne répondit pas immédiatement.
Victoria ricana.
— Vous comptez vraiment faire votre petit spectacle ici ?
Le téléphone vibra.
Un fichier venait d’arriver.
Émilie l’ouvrit.
Puis elle regarda Victoria.
Longtemps.
Le sourire de celle-ci diminua.
— Quoi ?
Émilie avança d’un pas.
— La preuve concernant cette maison.
Victoria se figea.
Alexandre fronça les sourcils.
— Cette maison ?
— Oui.
Victoria éclata d’un rire nerveux.
— Vous n’êtes qu’une serveuse.
Émilie répondit calmement :
— C’est ce que vous pensez.
Alexandre regarda Émilie avec davantage d’attention.
— Qui êtes-vous réellement ?
Elle se tourna vers la villa.
Cette immense bâtisse de pierre claire, avec ses balcons, ses grandes fenêtres et son jardin parfaitement entretenu.
Puis elle répondit :
— Cette réception…
Elle regarda la piscine.

— Cette piscine…
Puis Victoria.
— Et même la maison derrière vous…
Victoria devint très pâle.
— Quoi ?
Émilie leva son téléphone.
— Tout cela appartenait à mon grand-père.
Personne ne parla.
Victoria resta immobile.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
Émilie poursuivit :
— Henri Delcourt.
Le nom provoqua une réaction immédiate chez Alexandre.
— Henri Delcourt ?
Il regarda Victoria.
— Le propriétaire d’origine ?
Émilie hocha la tête.
— Oui.
Victoria secoua la tête.
— Cette maison appartient à ma famille depuis vingt ans.
— Non.
— Si.
— Vous y habitez depuis vingt ans.
Émilie marqua une pause.
— Ce n’est pas la même chose.
Le visage de Victoria se durcit.
— Vous feriez mieux de partir avant que j’appelle la sécurité.
Émilie eut un sourire triste.
— Appelez-la.
— Pardon ?
— Appelez qui vous voulez.
Elle leva son téléphone.
— Parce que le document qu’on vient de retrouver est l’acte original de propriété.
Alexandre s’approcha.
— Où était-il ?
— Dans les archives d’un notaire à Lyon.
Victoria pâlit davantage.
— C’est absurde.
— Mon grand-père a acheté cette propriété en 1989.
— Il l’a vendue.
— C’est ce que votre famille a toujours affirmé.
Émilie montra le document.
— Mais l’acte de vente enregistré cinq ans plus tard était falsifié.
Cette fois, plusieurs invités commencèrent à murmurer.
Victoria regarda autour d’elle.
— Arrêtez cette mascarade.
Émilie poursuivit :
— La signature de mon grand-père a été imitée.
Alexandre prit le téléphone.
Il parcourut le document.
Puis son expression changea.
— Victoria…
Elle se tourna vers lui.
— Quoi ?
— La société qui a récupéré la propriété appartenait à ton père.
Silence.
Victoria arracha presque le téléphone des mains d’Alexandre.
— Mon père a acheté cette maison légalement.
Émilie secoua lentement la tête.
— Non.
— Vous n’en savez rien.
— J’ai passé dix-huit mois à le prouver.
Victoria fronça les sourcils.
— Dix-huit mois ?
Émilie hocha la tête.
— C’est pour cela que je suis ici.
— Vous travailliez comme serveuse pour enquêter sur nous ?
— Entre autres.
Alexandre regarda Émilie.
— Vous vous êtes fait engager volontairement ?
— Oui.
— Pourquoi ne pas être simplement venue avec un avocat ?
Émilie regarda Victoria.
— Parce que le document n’était pas la seule chose que je cherchais.
Le visage de Victoria changea.
Émilie le remarqua.
— Vous savez de quoi je parle.
— Non.
— Si.
Alexandre fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’elle cherchait ?
Émilie sortit de sa poche une vieille photographie plastifiée.
Un homme âgé souriait devant la villa.
À côté de lui se trouvait une petite fille.
— C’est mon grand-père.
Puis elle désigna l’enfant.
— Et ça, c’est ma mère, Claire.
Victoria cessa de respirer.
Alexandre le vit.
— Tu la connais ?
— Non.
Émilie répondit immédiatement :
— Vous mentez.
Victoria se retourna.
— Faites attention à ce que vous dites.
— Ma mère avait huit ans lorsqu’elle a disparu de cette maison.
Alexandre devint sérieux.
— Disparu ?
Émilie hocha la tête.
— Une nuit de septembre.
— La police ?
— Mon grand-père a signalé sa disparition.
Émilie serra la photographie.
— Trois jours plus tard, il est mort dans un accident de voiture.
Victoria baissa les yeux.
Émilie la fixa.
— Ensuite, cette propriété a changé de mains.
Personne ne parlait plus.
— Et pendant vingt ans, ma mère a vécu sous un autre nom.
Alexandre fronça les sourcils.
— Elle est vivante ?
Émilie acquiesça.
— Oui.
— Où ?
— À Marseille.
Victoria recula.
— C’est impossible.
Émilie s’approcha immédiatement.
— Pourquoi impossible ?
Victoria comprit trop tard ce qu’elle venait de dire.
Alexandre la fixa.
— Pourquoi sa mère ne pourrait-elle pas être vivante ?
Victoria ne répondit pas.
Émilie sentit son cœur accélérer.
— Vous la connaissiez.
— Non.
— Vous venez de vous trahir.
Victoria serra les dents.
— J’étais enfant à l’époque.
— Vous aviez dix-huit ans.
Le silence tomba.
Alexandre se tourna lentement vers Victoria.
— Tu vivais ici ?
Elle ne répondit pas.
Émilie continua :
— Vous étiez présente la nuit où ma mère a disparu.
— C’est faux.
— Ma mère se souvient de vous.
Victoria blêmit.
— Elle ne peut pas.
Émilie s’approcha.
— Pourquoi ?
Victoria resta silencieuse.
— Parce qu’elle était trop jeune ?
Pas de réponse.
— Ou parce que vous pensiez qu’elle avait oublié ?
Victoria regarda les invités.
Puis Alexandre.
— Tout ça est ridicule.
Elle fit un pas pour partir.
Émilie l’arrêta d’une phrase.
— Ma mère se souvient aussi de la cave.
Victoria s’immobilisa.
Alexandre la regarda.
— Quelle cave ?
Émilie pointa la villa.
— Celle qui se trouve sous l’aile ouest.
Victoria se retourna brusquement.
— Il n’y a aucune cave sous cette partie.
Émilie sourit tristement.
— Merci.
— Quoi ?
— C’est exactement ce que nous voulions vérifier.
Victoria comprit.
— Vous m’avez piégée.
— Non.
Émilie secoua la tête.
— Je n’ai jamais dit où se trouvait la cave secrète.
Alexandre fixa Victoria.
— Comment le savais-tu ?
Elle ne répondit pas.
Puis un bruit de moteur se fit entendre.
Deux voitures noires entrèrent dans la propriété.
Les invités se retournèrent.
Trois hommes et une femme en descendirent.
L’un d’eux portait une mallette.
Victoria pâlit.
— Qui sont-ils ?
Émilie répondit :
— Mon avocat.
Puis elle désigna la femme.
— Et la notaire chargée de la succession Delcourt.
Victoria recula.
— Vous n’avez aucun droit d’entrer ici.
La notaire s’approcha.
— Au contraire.
Elle sortit plusieurs documents.
— Une ordonnance vient d’être délivrée concernant la propriété.

Alexandre fronça les sourcils.
— Quelle ordonnance ?
— Interdiction temporaire de vendre, modifier ou déplacer les biens présents dans cette maison jusqu’à la fin de l’enquête successorale.
Victoria devint livide.
Émilie regarda la villa.
— Voilà pourquoi on m’a demandé de ne pas quitter la réception.
Alexandre se tourna vers elle.
— Mais pourquoi travailler ici comme serveuse pendant des semaines ?
Émilie hésita.
Puis répondit :
— Parce que ma mère m’a dit qu’un objet était resté caché dans cette maison.
Victoria releva brusquement les yeux.
— Quel objet ?
Émilie la regarda.
— Vous savez lequel.
— Non.
— Une boîte rouge.
Le verre que Victoria tenait lui échappa.
Il se brisa au sol.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Alexandre murmura :
— Victoria…
Émilie s’approcha.
— Ma mère affirme que cette boîte contient la preuve de ce qui est arrivé à mon grand-père.
Victoria secoua la tête.
— Votre grand-père est mort dans un accident.
— Peut-être.
— Vous n’avez aucune preuve du contraire.
— Pas encore.
Émilie regarda vers la villa.
— Mais ce soir, quelqu’un a trouvé la boîte.
Victoria devint blanche.
— Qui ?
Le téléphone d’Émilie vibra.
Un nouveau message.
Elle le lut.
Puis son expression changea.
Alexandre demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Émilie releva lentement la tête.
— La boîte n’était pas vide.
Victoria recula.
— Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?
Émilie fixa son visage.
— Une cassette.
— Une cassette de quoi ?
— Une vidéo enregistrée la nuit où ma mère a disparu.
Cette fois, Victoria sembla perdre l’équilibre.
Alexandre la retint.
— Victoria ?
Émilie continua :
— Et apparemment, on y voit clairement deux personnes.
Victoria murmura :
— Deux ?
— Oui.
— Qui ?
Émilie regarda son téléphone.
Puis Victoria.
— Ma mère…
Elle prit une inspiration.
— Et la personne qui l’a emmenée hors de cette maison.
Le visage de Victoria devint livide.
Alexandre la regarda.
— Qui est-ce ?
Émilie ouvrit la vidéo reçue sur son téléphone.
Quelques secondes passèrent.
Puis elle leva les yeux.
Sa colère disparut soudain.
Remplacée par le choc.
— Non…
Alexandre s’approcha.
— Qu’est-ce que tu vois ?
Émilie ne répondit pas.
— Émilie ?
Ses yeux se remplirent de larmes.
Elle tourna lentement l’écran vers Victoria.
— Ce n’est pas votre père.
Victoria cessa de respirer.
Alexandre demanda :
— Alors qui ?
Émilie regarda la femme qui venait de la pousser dans la piscine.
Puis murmura :
— La personne qui tient la main de ma mère sur cette vidéo…
Elle s’arrêta.
Victoria recula encore.
— Émilie…
— C’est vous.
Et pour la première fois de toute la soirée, Victoria ne trouva rien à répondre.
